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DE L'ERRANCE AU ROAD MOVIE DANS L'ŒUVRE DE JIM JARMUSCH
par Stéphane BENAÏM



2.1 Le héros type

Comme nous l'avons remarqué auparavant, le personnage errant a évolué au cours de ces dernières années. L'écorché vif tel que le décrivait Godard dans "A bout de souffle", ou "Pierrot le fou", n'existe plus. La sensibilité s'est effacée, laissant à la place un grand trou noir. Le héros d' "A bout de souffle", Michel Poiccard, connaît la passion et la fougue, il a soif d'action et d'aventures. il refuse la fatalité. A l'inverse, chez Jarmusch, le personnage n'a plus de conscience. Les sentiments se sont évaporés et la non communication s'installe. le côté asocial du personnage errant lui interdit tout foyer, travail ou famille.
Le refus d'intégration le contraint à errer de lieu en lieu, de la ville à la campagne sans qu'aucun événement ne vienne le troubler dans sa méditation contemplative. L'individu errant est indifférent à ce qui
l' entoure. La distanciation et la disparition progressive des sentiments se sont accentuées dans le cinéma contemporain.
Le personnage rebelle contestataire disparaît et désormais l'acceptation passive de la situation devient systématique. Cet individu incarne le parfait anti-héros et pourtant il continue de nous impressionner, et peut-être de nous fasciner car il est prêt à tout sacrifier pour sa liberté.
Il est le kamikaze des temps modernes, et malgré son évidente passivité, il est assez courageux pour affronter la solitude et même la mort.
L'absence de conscience lui donne ce courage aveugle d'aller jusqu'au bout de son (in)-action. Vidé de son âme et de sa sensibilité (au moins en apparence), il parcourt les lieux sans les regarder. Dans "Down by Law", Roberto lance pourtant cette phrase : "It's a sad and a beautiful world !" A l'inverse de ses compagnons, l'indifférence ne l'a pas gagné. L'italien incarne la vie. Le plan d'évasion de la prison vient de lui, c'est lui qui arrive à sauver le groupe de la dispute ou de la faim, et c'est encore lui qui trouve au bout de cette échappée une compagne. N'étant plus seul, il ne peut plus désormais rejoindre la route et l'errance. Ce personnage permet de dynamiser le récit et d'insister sur la différence de sensibilité qui existe entre les uns et les autres. Les perdants sont condamnés à l'errance et à la solitude.
Ce cycle du vagabondage, j'erre parce que je suis seul, et je suis seul donc j'erre, entraîne l'individu à se couper du réel et le plonge dans une errance perpétuelle. Les liens qui le rattachent à la réalité se réduisent au fur et à mesure que l'errance fait corps avec l'individu. Chez le personnage errant, la stabilité n'est pas concevable. Elle est synonyme d'emprisonnement et d'étouffement, poussant sans cesse l'individu vers un ailleurs meilleur. Le jeune Aloysius Parker de "Permanent Vacation" éprouve lui aussi cette nécessité du déplacement. L'absence de mouvement représente pour lui la folie (celle dans laquelle sa mère a sombré, car selon sa théorie, elle n'a pas su bouger à temps). Jarmusch décrit cette fuite en avant, mais il démontre son inutilité et son absurdité. A la fin du film, Aloysius rencontre sur le quai du port un autre jeune qui lui ressemble étrangement. Ce personnage n'est autre qu'un sosie, voire même son double qui a effectué le même trajet, mais en sens inverse, à la recherche de sa "Babylone". L'un a quitté Paris pour New York, l'autre va suivre l'itinéraire inverse à la recherche d'un bonheur inaccessible. Aloysius sait pertinemment ce qui l'attend en Europe, mais il est comme ça, et ni rien ni personne ne peut changer cela : "Ca n'est pas mon genre de m'installer quelque part. Ca ne le sera jamais. Il ne reste rien à expliquer qui puisse l'être... Je ne veux pas un boulot, une maison, des impôts, quoique j'aimerais bien une voiture. " Aloysius se définit comme un "éternel touriste", un touriste qui serait toujours en vacances. Dans cette définition de l'errance, la fuite de la réalité paraît évidente. Le besoin de la voiture laisse présager la suite de cette errance. C'est aussi un révélateur du prochain film de Jarmusch : "Stranger than Paradise".
Dans ce film, le problème de l'incommunicabilité entraîne la dissolution du groupe Eddie / Willie / Eva. Les barrières qui s'opposent au dialogue proviennent de sources multiples. Willie fuit cette cousine qui débarque de Budapest et qui lui rappelle ses origines hongroises. Il se considère comme un américain, tout comme son ami Eddie, à qui il avait dissimulé son passé. Pour refuser le dialogue avec cette cousine qu'il ne connaît même pas, il se réfugie derrière la télévision où les cartes. Les rares dialogues ne portent pas sur la personne. Il ne faut pas parler de soi, sinon on se dévoile. On parle alors du steack qu'il y a dans le "TV dinner", ou bien on discute des règles du base-ball. Chacun des personnages cache ses sentiments pour les refouler au plus profond de lui. Ces personnages vivent seuls, mais au fond d'eux ils ressentent le besoin d'être avec l'autre. Il n'y a pas de place pour l'amour, seulement de l'amitié. La caméra tente d'appréhender ces rares instants où les trois personnages parviennent à se comprendre. Le spectateur est en attente d'une amitié qui pourrait naître entre ces êtres. Dans "Down by Law", les trois protagonistes parviennent à un moment donné dans leur cellule à communiquer après bien des heurts. Ils ont trouvé un langage commun, une sorte de code qui commence calmement, puis plonge les trois compagnons dans une danse frénétique qui gagne l'ensemble des détenus. Ils expriment leur joie d'avoir établi un réel contact en répétant ces mots: "I scream, you scream, we all scream for ice-cream!". Plus tard, à la fin du film, la séparation de Jack et Zack, inévitable pour les personnages, est frustrante pour le spectateur qui a eu le temps de s'attacher à ces individus singuliers et touchants. La bouffée d'air frais ne vient pas de ces étendues désertiques mais des rires ou sourires que les personnages échangent dans les rares instants de complicité. Et le spectateur espère que ces moments de détente vont se prolonger, tout comme il croit jusqu'à la dernière minute que les deux fuyants du film poursuivront leur errance ensemble.
Les personnages que Jarmusch dépeint se ressemblent dans leurs attitudes "coincées". Pour mieux les confondre l'un avec l'autre, les protagonistes que le réalisateur met en scène s'habillent d'une même façon, bougent leur corps pareillement et même leur prénom semblent identiques (Jack / Zack, Eddie / Willie). Ils sont interchangeables. "Stranger than Paradise" et "Down by Law" se ressemblent en tous points dans leur construction. Dans le second film, l'évasion remplace le voyage, mais les trois personnages sont là, tour à tour se détestant, se repoussant et tentant parfois de s'entendre. Cependant, lorsque l'un des personnages tente d'aller vers l'autre, celui-ci le rejette et inversement. N'étant jamais sur le même niveau de perception, ils ne cessent de se manquer. Le décalage qui existe entre les individus ne permet pas l'entente. Mais dans ces relations triangulaires, il y a toujours un élément qui essaie de favoriser le dialogue. Dans "Down by Law", c'est Roberto qui tente d'installer une amitié entre les deux frères ennemis que sont Jack et Zack. Pour "Stranger than Paradise", il y a déjà l'existence d'un couple, Willie et Eddie. C'est ce dernier qui essaie de rapprocher son ami d'Eva. Ses tentatives se soldent par des échecs. Chacun reste dans sa solitude et son enfermement.
Pour Jun et Mitzuko, le couple du premier sketch de "Mystery Train", il suffit que l'un dise blanc pour que l'autre dise noir. Les silences ne mettent pas mal à l'aise, mais ils témoignent de l'ennui et du désoeuvrement. Arrivés au motel, la jeune Mitzuko demande à Jun : "Pourquoi as-tu toujours l'air si triste ? Tu es malheureux ?" Celui-ci répond : "Je suis très heureux, c'est mon air naturel."
Et pourtant, lorsque l'on voit son visage, le bonheur ne s'inscrit pas de manière visible. Tout est intériorisé.
Chez Jarmusch, le personnage affiche un visage neutre qui cache ses sentiments. Il ne cherche pas à se lier avec l'autre car il reste sur la défensive. Il se méfie de ses propres sentiments. Si jamais un des protagonistes fait un pas vers l'autre, il commet une erreur. Ainsi, c'est en voulant rejoindre sa cousine à l'aéroport que Willie se trompe et s'embarque pour Budapest alors que cette dernière est revenue au motel pour le rejoindre. Comme l'écrit A. Goldmann, "les mouvements du cœur sont trompeurs, ils engendrent des malentendus et des faux pas." Pour ne pas se tromper, les anti-héros de Jarmusch ne vivent que dans l'instant. Les projets d'avenir n'existent pas, tout se décide sur le moment. Pour cette raison, tous les personnages sont des touristes en vacances permanentes, à l'image d'Aloysius Parker. En perpétuel flottement, sans racines, sans souvenirs ni avenir. Touristes véritables, comme ces deux japonais, fils d'émigrés comme Willie ou faux touriste comme Aloysius Parker, tous sont des êtres déracinés, entre deux eaux, entre l'errance et la réalité.





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