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DE L'ERRANCE AU ROAD MOVIE DANS L'ŒUVRE DE JIM JARMUSCH
par Stéphane BENAÏM



2.1 Les racines, la "lost generation", et l'évolution du road movie

L'histoire du continent nord-américain, avec sa conquête de l'Ouest, semble être prédestinée au voyage. Les premiers personnages errants célèbres au cinéma sont les "cow-boys". Les notions de voyage et de trajectoire s'inscrivent avec l'arrivée des Européens, attirés par ce pays. Ces immigrants qui débarquent au XIXème et au XXème siècles sont des pionniers. De nombreux écrivains profondément attachés à ce pays se font connaître : Twain, Steinbeck et plus tard Kerouac.
Au cinéma, les précurseurs de cette "route" s'appellent Chaplin, Ford et Walsh. A la fin des années soixante, le cinéma de l'errance connaît un renouveau fondamental avec le road movie.
En 1957, un auteur inconnu jusqu'à lors, devient célèbre avec son livre, On the road , Jack Kerouac. Ce dernier se fait remarquer à San Francisco dans un restaurant chinois nommé "The Cellar". De jeunes poètes se retrouvent dans ce lieu pour confronter leurs idées et lire leurs poèmes rythmés à la batterie. Ce mouvement prend de l'ampleur et l'on parle de renouveau littéraire à San Francisco.
Dans sa définition, le mot "beat" signifie ici, dans ce contexte, le rejet du passé et du futur, et le refus de se plier à une autorité gouvernante. "Beat" s'oppose à "Square" (carré et honnête).
Le mouvement critique la bourgeoisie et les différences sociales. Michel Mohrt, dans sa préface du livre On the road, explique ce qu'est cette génération.
"Le "Beatman" s'oppose au "Square" en ce qu'il s'est désolidarisé. Il a rejeté le mensonge social, il s'est enfui sur les routes d'Amérique, loin de l'Est industriel, les poèmes de Rimbaud dans une poche, dans l'autre ceux de Jean Genet, désespéré lucide, dur au cœur tendre, amer, pauvre, affamé -"beat" enfin !".
A l'image de ce mouvement, la vie de Kerouac se résume à voyager. En quête d'identité, il sillonne les Etats-Unis et l'Europe, et demeure seul.
Les personnages de "Stranger than Paradise", eux aussi, parcourent le continent à la recherche du bonheur. Pour l'écrivain, le bonheur se rattache à la nature.
Mais même dans la nature, la route doit exister, car elle permet de quitter le "cauchemar démentiel" de la ville. Dans la conception de Kerouac, "la route est pure. La route rattache l'homme des villes aux grandes forces de la nature : les arbres et les prés, la neige, la montagne et le fleuve, la mer. Sur la route, dans les restaurants qui la bordent, les postes à essence, les faubourgs des villes qu'elle traverse, les amitiés se nouent et les amours de passage : "la route, c'est la vie" . Dans cette définition de la route, les imageries de Walker Evans ou de Edward Hopper viennent à nos yeux.
Cette passion de la route qu'il revendique dès 1945, à l'âge de vingt-trois ans, durera jusqu'à sa mort en 1969.
Entre temps, arrivent sur les écrans des films issus directement de ce mouvement : "Easy Rider" (1968) de Dennis Hopper, "Alice's Restaurant" (1969) d' Arthur Penn, "Wanda" (1970) de Barbara Loden, "Fat City" (1972) de John Huston. Toutes ces oeuvres regroupent des marginaux solitaires et indisciplinés qui se tiennent loin du rêve américain.
Les héros de ces films ne restent jamais à un même endroit. Leur besoin de liberté, le désir de non-soumission à toute forme d'autorité et de loi existante entraînent ces personnages dans une mobilité constante, un voyage perpétuel. Dans cette fin des années soixante, l'Amérique est en totale dérive. Le mal de vivre se traduit par le voyage. Dans le film de Peter Yates, "The friends of Eddie Coyle" (1973), Peter Boyle dit "Quand quelqu'un est très désespéré, il fait sa valise et va ailleurs". Les héros des road movies cherchent un ailleurs. Rien ne les rattache ici ou là. Aucun lieu, aucune personne ne peut les retenir car ces individus n'ont pas d'appartenance. Ces êtres sont totalement indépendants et apparaissent comme des rebelles.

Le road movie fait cependant la distinction entre deux sortes de personnages :
- le rebelle contestataire, qui croit encore en quelque chose et qui demeure positif comme le jeune héros "beatnik" de "Alice's Restaurant".
- le rebelle "loser", qui à l'inverse du premier, ne se fait plus d'illusions sur la vie ni sur autrui. Sa vision du monde est foncièrement pessimiste, comme pour les protagonistes de "Stranger than Paradise".
Dans les deux cas, la mobilité est synonyme d'errance et de désir d'anti-conformisme.
L'Amérique vient d'essuyer plusieurs revers, et après le traumatisme d'Hiroshima, la guerre de Corée et le maccarthysme s'ajoutent le Vietnam et tous les mouvements contestataires qui en découlent. Avec cette dernière guerre, d'où les Américains sortent vaincus, le sentiment d'échec devient une évidence. Quoi de plus normal alors que le cinéma mette en scène des perdants ? Dans "Fat City" de John Huston, Stacy Keach noie sa détresse et son ennui dans l'alcool. L'errance de ce personnage se limite aux bars. La marijuana et la drogue permettent elles aussi l'évasion ; on les retrouvera dans "Easy Rider" et "Alice's Restaurant". Voici ce qu'écrit A.Goldmann sur ce cinéma : "...cette nouvelle attitude va prendre la forme de l'évasion et de la fuite. Les jeunes Américains vont redécouvrir l'Ouest, la route les randonnées solitaires à l'écart des villes et de la civilisation. Sans but précis, c'est dans le voyage même qu'ils vont chercher à se redécouvrir et à s'opposer à la norme sociale."
A partir de 1975, le "road movie" ne se présente plus comme le cinéma contestataire propre ou proche de la "beat" génération. Il n'est plus ce "révélateur social". Les hippies disparaissent de l'écran et laissent la place à une nouvelle forme de routards. Les plus beaux spécimens apparaissent dans "Thunderbolt and Lightfoot" (1974) de Michael Cimino, dans "Honkytonk Man" (1982) de Clint Eastwood ou les premiers films de Jarmusch, "Permanent Vacation" (1980) et "Stranger than Paradise" (1984). L'alcool, les joints et la drogue ont disparu en même temps que le goût de vivre ou la bonne humeur des "beatniks".
La critique de la bourgeoisie et la dénonciation des inégalités sociales disparaissent elles aussi de l'écran.
Les personnages continuent à parcourir les routes, mais désabusés, ils ne comptent que sur eux-mêmes pour survivre. Il n'y a pas de places pour les faibles et les naïfs. Le jeune Jeff Bridges de "Thunderbolt and Lightfoot" qui incarne la vie, est éliminé à la fin du film et meurt sur la route dans une somptueuse Cadillac, le sourire aux lèvres, avec un cigare. Bien souvent, dans les road movies, la mort sanctionne les personnages positifs, ceux qui portent en eux l'espoir et la vie. Peter Fonda trouve lui aussi la mort sur la route, au guidon de sa moto, à la fin d' "Easy Rider". Ceux qui cherchent à s'ouvrir à l'extérieur rencontrent au bout de la route la mort. Le chanteur de "country music" interprété par Eastwood dans "Honkytonk Man" trouve lui aussi la mort, fatigué et usé par la route et l'alcool.
Chez Jarmusch, pas de fins tragiques, mais un mal de vivre évident et une terrible difficulté à communiquer avec l'autre. La mort reste cachée, parfois présente mais de manière implicite.
Dans le générique de début de "Down by Law", le réalisateur insère dans son premier plan un corbillard. Les personnages ne rencontrent pas la mort, ils la frôlent.
Le cinéma de l'errance tient à ses anti-héros. Parallèlement, se développe dans les années quatre-vingt un autre type de personnage issu du road movie. Cette fois-ci, il s'agit du héros battant et conquérant.
Le genre est dévié, et l'aventure prend le pas sur le voyage. Des films tels que "Mad Max", "Rambo" ou "Indiana Jones" peuvent être jugés comme des variantes sur le thème du voyage.
Il faut attendre la deuxième partie des années quatre-vingt pour voir la réapparition du cinéma de l'errance. C'est l'occasion pour Jarmusch d'inscrire et de signer son troisième long métrage, "Down by Law" en 1986. Le cinéma de l'errance permet désormais de mélanger plusieurs styles sur fond de routes.
Les voyages deviennent des récits d'évasion ("Runaway Train", Konchalovsky), des thrillers ("Hitcher" où de jeunes automobilistes sont poursuivis par un homme qu'ils avaient pris en auto-stop) ou des aventures oniriques.
Qu'en est-il de ce cinéma en Europe ?
Après avoir vu que le travail de W. Wenders était fortement lié à l'errance, peut-on affirmer l'existence de ce genre au sein d'un cinéma européen ? Malgré le nombre écrasant de films américains sur ce thème, on ne peut pas parler de monopole. Jean-Luc Godard appréhende à sa manière le vagabondage en 1960 avec "A bout de Souffle" et en 1965 avec "Pierrot le Fou".
Le personnage de Michel Poiccard qu'invente Godard dans son premier long métrage n'a cessé d'être utilisé dans le cinéma contemporain. Les héros des films de Wenders ou de Jarmusch portent en eux les traits de ce marginal déconnecté du monde réel et sans attache.
Cependant, avec le temps, ce personnage va perdre de sa folie, de sa candeur et de sa fragilité. Les héros de Jarmusch se transforment en êtres imperméables, plus durs et plus ternes.
Rien ne les marque ni ne les transforme. La souffrance et la tristesse sont tellement intériorisées que l'on en vient à se demander si elles existent vraiment en eux. Si des individus comme Michel Poiccard ou Ferdinand croient en l'amour, d'autres, comme les héros d' "Easy Rider" croient en l'amitié. Chez Jarmusch, les "héros" ne croient plus en rien. Godard, le cinéaste "rebelle", comme l'écrit Jean-Luc Douin , est épris de liberté. Sa jeunesse errante, aux mille petits boulots évoque Kerouac. Ce besoin de liberté et de révolte apparaît clairement dans ses deux premières oeuvres, où l'errance, le voyage et la route semblent intimement liés. C'est aussi grâce à la Nouvelle Vague que le cinéma de l'errance se développe. Les studios et les scènes d'intérieur sont remplacés par les grands espaces, les mouvements de caméra "traditionnels" par une caméra plus libre ( parfois placée sur l'épaule) suivant le marcheur dans tous ses déplacements.
Bien après Godard, d'autres réalisateurs s'intéressent au cinéma de l'errance : Agnès Varda, avec "Sans Toit ni Loi", Raymond Depardon avec "Une Femme en Afrique" , ou encore Patrice Leconte avec "Tandem" .
Ces quelques exemples remettent en question la suprématie du road movie américain.
Evidemment, il ne s'agit plus de critiquer l'American way of life, mais tout simplement de confronter un personnage à la route, et de voir ses réactions.





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