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DE L'ERRANCE AU ROAD MOVIE DANS L'ŒUVRE DE JIM JARMUSCH
par Stéphane BENAÏM



I- 1. 1 Définitions, de l'errance au road movie

    De tous les genres et styles existant au cinéma, le road movie pose le problème de l'existence de ses frontières. Peut-on définir ce cinéma, alors que son appartenance à un genre spécifique semble imprécise ? Le problème de ses limites se pose car il apparaît extrêmement difficile de définir le road movie.
    En effet, qu'est ce que le road movie ? Est-il possible de nommer tous les films afférents au voyage et à l'errance comme tels ? Ainsi, le premier vagabond de l'histoire du cinéma, Charlot, personnage "errant" par essence, serait à l'origine du road movie? Si l'on s'en tient à la traduction littérale de ce mot anglais, il semble alors inexact de classer les oeuvres de Chaplin dans un cinéma dit "de route". Il ne suffit pas d'avoir un personnage errant pour pouvoir affirmer qu'il s'agit de road movie. On se souvient des plans finaux où le personnage Charlot s'en va seul sur la route, tournant le dos à la caméra. Dans cet exemple, le road movie commencerait là où s'arrête le film.
    Ce début de réflexion peut nous permettre de poser l'équation suivante, tout ce qui touche à l'errance n'est pas obligatoirement road movie, alors qu'à l'inverse, tout road movie est à relier à l'errance. Quoi qu'il en soit, les avis sont partagés lorsqu'il s'agit d'expliquer la notion même de road movie.
Style à part entière, cinéma d'une époque révolue, film sur le voyage, certains vont même jusqu'à réduire cette expression au simple film "de voiture". C'est notamment le cas de Williams Mark, auteur américain qui publie en 1982 un livre intitulé Road Movies, The complete guide to cinema on wheels que l'on pourrait traduire comme Le guide complet du cinéma sur roues. Dans ce cas extrême, la perception de ce style semble ici très réductrice. Dans ce livre, l'écrivain dresse une liste exhaustive de tous les films en rapport avec ce qui se déplace sur roues. A l'inverse, A.Goldmann, dans son livre intitulé L'errance dans le cinéma contemporain, ne prononce pas une fois le terme de road movie mais traite les notions d'errance et de vagabondage en essayant de dresser un profil psychologique du personnage mis en scène. Quels sont les protagonistes, ont-ils un but, une identité ? A.Goldmann dresse elle aussi une liste de quelques films ayant selon ses termes une "problématique commune : une errance de l'individu mise en relation avec une certaine conception du réel". Il semble pourtant surprenant d'écrire sur un film tel que "Easy Rider" (l'une des premières oeuvres de référence sur le road movie) et d' énoncer les seules notions d'errance et de voyage tout en occultant le terme même de road movie et la notion d'itinéraire! Il semblerait que cette dénomination, qui demeure sans définition précise, laisse planer un certain malaise ou des difficultés à traiter le problème de face.
    Si le road movie pose problème lorsque l'on tente de l'expliquer et le définir, c'est parce qu' exceptés certains cas , il s'agit d'un genre de cinéma qui n'en est pas vraiment un. C'est un thème qui se prête à tous les genres.
    Le road movie, à l'image des individus qu'il présente, est un vagabond qui erre dans le temps et les époques, présent d'un genre à un autre et sous différentes facettes. Vouloir dresser une liste de films ayant trait à l'errance serait un travail fastidieux et vain.
    En suivant la notion d'errance au fil du temps, on constate que la notion de voyage, de trajectoire est profondément ancrée dans l'histoire des Etats-Unis, marquée dès son apparition par des conquêtes.
    Bon nombre de réalisateurs ont évoqué de près ou de loin dans leurs oeuvres le thème de l'errance. Sans être systématiquement une introspection du moi ou de l'âme de l'individu, la diversité des approches sur ce genre démontre la richesse du sujet.
    Prenons par exemple "Roma" de Fellini. Ce film ne raconte pas d'histoire mais se constitue de plusieurs saynètes assemblées les unes aux autres, qui permettent au spectateur de découvrir la ville de Rome au gré de l'errance et des déambulations de la caméra. Ornella Volta appelle ceci un "vagabondage perpétuel." La réflexion ne se porte plus sur un individu que l'on suit dans son voyage, mais sur l'histoire d'une cité. Le voyage s'effectue aussi bien dans le temps que d'un point à un autre. Dans ses entretiens avec les journalistes, Fellini justifie son choix de la ville en citant ironiquement le dicton "tous les chemins mènent à Rome". Et effectivement, Fellini ne quitte pas la route. La première séquence de "Roma" débute sur un chemin menant à la capitale, traversé par des paysans, et la scène finale se passe sur le bitume romain avec des motards (la moto étant un engin cher au road movie).
    A l'inverse, des films tels que "I Vitelloni" ou encore "La Dolce Vita" présentent la "balade" sous une autre structure. Les protagonistes deviennent le moteur de l'errance, paumés ou bourgeois, parfois les deux, traînent avec eux leur solitude et leurs angoisses dans un univers vidé de sa réalité.
    Si parfois la relation entre une oeuvre et la notion de road movie semble floue ou abstraite et moins apparente que la notion d'errance, le doute ne subsiste plus lorsque le metteur en scène reconnaît lui-même l'existence de ce thème dans son film.
    "Alice dans les Villes", "Paris-Texas" ou encore "Jusqu'au bout du Monde", réalisés par W. Wenders, sont des oeuvres aux seuls titres évocateurs, où priment les notions de voyage et de route. Dans sa conception du cinéma, Wenders déclare à Bergala : "Les lieux appellent une histoire." Il poursuit son propos en reconnaissant ses attirances particulières pour la route, les lieux désertiques qu'il nomme parfois "no man's land" ou bien les voitures, autant d'éléments qui motivent ses récits et qui permettent la circulation et le voyage. Wenders écrit à propos du tournage d' "Alice dans les Villes", "il arrivait qu'on s'arrête sur la route pour tourner des scènes, justement parce qu'un bout de paysage ou un élément d'architecture nous sautait aux yeux... Par exemple cette scène où les deux personnages s'arrêtent sur la route, devant un vieux camion qui fait office de fast-food ambulant."
    Pour ses tournages, Wenders se met lui-même en position de voyageur (le plus souvent solitaire) afin d'effectuer des repérages.
    Il sillonnera durant trois mois tout l'Ouest américain avec un appareil photographique pour le tournage de "Paris-Texas", fera deux tours du monde pour la réalisation de "Jusqu'au bout du monde". Les trajets qu'il effectue entre les Etats-Unis et l'Europe sont autant d'allers et retours qui caractérisent son oeuvre, son intérêt pour l'errance et son goût pour le voyage.
    A la notion de voyage se mêlent les concepts de liberté et d'évasion. Effectivement, on pourrait affirmer que le cinéma de l'errance et par-là même le road movie renouent avec le cinéma d'évasion et de grands espaces présents dans les westerns.
    Cependant, pour Serge Daney, le voyage n'a pas cette valeur d'"évasion", mais plutôt d'expérience et de vérification . Dans son livre Persévérance, il explique que le voyage est lié au désir de voir et de révélation : "Les voyages, ça ne sert qu'à ça, à fabriquer davantage de cette possibilité-là de bonheur qui ne se raconte pas. Prendre un train au hasard et vérifier qu'il part bien à l'heure. Réussir dans sa tête un, deux, trois enchaînements comme en gymnastique ou en danse. Rester le même dans un paysage qui ne reste pas, accompagner des bribes d'événements, de durées, de suivis, de corps heureusement réduits à leur sexe. Voilà."
    Mais existe-t-il vraiment une incompatibilité entre cette idée de voyage-évasion et celle de voyage-initiation ? "A bout de souffle" et "Pierrot le fou" de J.-L. Godard nous prouvent le contraire.
    Dans leur "fuite en avant", les personnages principaux font des rencontres, découvrent des lieux, et l'évasion devient un parcours initiatique, où la mort du héros marque le point de non-retour du voyage, et la fin de l' apprentissage. Chez J. Jarmusch, cinéaste profondément marqué par la "culture road movie" et le cinéma de l'errance, la séparation remplace la mort. Comme nous pouvons le voir, les variations sur le thème de l'errance sont aussi nombreuses que les réalisateurs qui ont approché de près ou de loin ce genre. Dans son entretien avec S. Toubiana, S. Daney tente de résumer sa vie, et les explications qu'il donne pourraient éclaircir notre propos sur l'errance : "Pour ce qui est de moi, l'insouciance avec laquelle j'ai mené ma vie est proprement incroyable. Je n'ai rien planifié, rien programmé, rien désiré au-delà du seuil d'un ou deux mois. Jamais. Les questions qui hantent toute vie normale n'ont simplement pas existé pour moi : "gagner" sa vie, s'élever socialement, se marier, avoir des enfants, posséder des choses, vivre avec quelqu'un, conduire une voiture, tout cela était résolu par la négative avant d'avoir été posé."
    Pour reprendre ses termes, Daney se considère comme un "juif errant dragueur". Dans cette longue déclaration, il énonce les notions fondamentales de l'errance, telles que l'insouciance, la marginalité ou encore le refus de se soumettre à certaines conventions. Par-dessus tout, le besoin de liberté. Les trois personnages principaux de "Down by Law", Jack, Zack et Roberto, enfermés dans une cellule crasseuse et sordide en Louisiane éprouvent eux aussi un besoin de liberté. Le film sera l'épopée de leur fuite. Dans "Stranger than Paradise" ou encore dans "Mystery Train", la recherche de liberté est toujours présente mais plus difficile à atteindre car chacun de ces individus porte en lui une prison, une cloison qui le rend hermétique à tout contact extérieur.

-- Le dispositif de l'errance par rapport au road movie.

Après cette première approche, la frontière qui sépare l'errance dans le cinéma et le road movie paraît toujours abstraite. Essayons de pousser plus loin notre réflexion. Le road movie appelle systématiquement la route et le voyage, alors que l'errance peut se contenter d'un seul lieu. La différence se situerait alors au niveau du trajet parcouru.

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ERRANCE ROAD MOVIE
unité de lieu trajet rectiligne

* les points représentent les étapes du personnage errant
Avec ces deux schémas, les notions semblent plus concrètes.

1 Dans le premier exemple, l'errance introduit une certaine circularité. Les déplacements de personnages s'effectuent dans un seul lieu, une ville par exemple. C'est le cas d'œuvres telles que "Taxi Driver" ou "Permanent Vacation" de Jarmusch. Ici, les déplacements n'impliquent pas le voyage. L'individu est prisonnier d'une structure, et les déplacements se limitent à un champ déterminé. Même si le héros rêve d'un ailleurs, il ne partira pas, ou seulement à la fin du film.
    L' unité de lieu engendre une errance immobile. Le personnage errant est peut-être là pour une pause avant de reprendre la route, mais il peut également être prisonnier d'une structure et n'a pas la force ni la volonté de partir. Il reste cependant coupé de la réalité extérieure pour se réfugier dans son univers. Le héros de "Taxi Driver" rentre dans cette catégorie. Les nombreux déplacements dans le taxi, la marche incessante du personnage principal permettent à la caméra de glisser le long des trottoirs new-yorkais. Il s'agit d'un voyage immobile et malgré les déplacements du protagoniste, l'unité de lieu tend à détruire l' idée d'un trajet rectiligne que l'on retrouve dans le road movie. L'errance peut se satisfaire d'un lieu, mais elle peut appeler le voyage.
    2 Avec le road movie, la route appelle le voyage et le spectateur assiste alors au déplacement d'un individu en "voyage".
    Voici ce qu'écrit René Prédal sur le voyage au cinéma : "le voyage s'inscrit réellement dans le récit de manière matérielle : il occupe l'espace avant d'être dans le film, squattérise l'image avant même de générer l'anecdote. D'où l'idée d'itinéraire pour ponctuer ce mouvement."
    A la notion d'itinéraire, s'ajoute le trajet. L'individu suit une ligne (ponctuée d'étapes), sans pour autant avoir un itinéraire précis. Les motivations du personnage peuvent être de plusieurs natures : la quête, la balade/promenade, la fuite. Ces trois formes de voyages aboutissent à l'errance du personnage. Dans "Candy Mountain" de Robert Frank, le héros part à la recherche d'un fabricant de guitares. Cette quête va plonger le personnage dans une recherche qui petit à petit se transforme en une errance-balade à travers les Etats-Unis et le Canada. Arrivé à la fin de son voyage, après avoir retrouvé l'artisan, le personnage réalise qu'une seule chose compte pour lui, la route.
    Cette idée de parcours (initiatique) se retrouve dans le cinéma américain des années soixante-dix.
Au bout de son errance, le personnage ne trouve pas de repos. Il est condamné à l'errance perpétuelle. La mort ou la route constituent les deux issues possibles.
    Cependant, la présence de la route ou du voyage n'implique pas forcément la notion de road movie. Un film tel que "Le Salaire de la Peur" de Clouzot n'appartient pas à cette catégorie. Nous verrons que le road movie rejette l'histoire et l'action pour traiter l'instant et que la balade doit primer sur l'action. D'autre part, certaines errances que l'on retrouve dans la littérature se réfèrent directement au voyage. Il s'agit là, non pas seulement de citer une certaine tradition littéraire américaine (Steinbeck, Kerouac, Frost, ou encore Whitman), mais une inspiration plus lointaine venant d'une littérature dite "classique" telle que l'Odyssée ou encore l'Enéide qui sont des récits de voyage et d'errance. Selon Jarmusch, c'est cette littérature qui a inspiré les road movies.



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