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DE L'ERRANCE AU ROAD MOVIE DANS L'ŒUVRE DE JIM JARMUSCH
par Stéphane BENAÏM

INTRODUCTION

Parmi les nombreux thèmes présents dans l'histoire du cinéma, il en est un qui semble sans cesse en évolution et toujours d'actualité, l'errance.
A l'image des sujets qu'il traite, le cinéma de l'errance se positionne en rebelle par rapport à d'autres films aux styles bien définis. Oscillant toujours entre plusieurs frontières, ce cinéma est difficile à appréhender.
Lorsque l'on parle du cinéma de l'errance, un double problème se pose :
- Qu'est-ce que l'errance au cinéma ?
- Si ce cinéma existe, ne cherche-t-il pas à éliminer ou évacuer l'histoire ?
L'errance dans le cinéma semble difficilement classifiable car il s'agit d'un style qui s'apparente à de nombreux thèmes : le voyage, l'initiation, la quête, la balade, la liberté...
L'errance, c'est aussi le road movie. Ce style de cinéma, lancé aux Etats-Unis dans les années soixante-dix, se prête à tous les genres : du western au film noir, du film social à la comédie, ou bien encore du "thriller" au conte. Face à cette diversité des genres, on peut se demander si le road movie est un style de cinéma à part entière.
Le vagabondage accède à la célébrité dans les années soixante, après avoir connu des moments de gloire avec Charlot.
Le thème de l'errance permet une narration poétique et la description de personnages en marge de la société. C'est une fuite en avant, une recherche de la liberté, une quête de soi et de l'autre. Chez des cinéastes comme Godard ou Wenders, cette notion se trouve déclinée sous toutes ses formes. C'est aussi le cas de Jim Jarmusch qui de "Stranger than Paradise" à "Mystery Train" en passant par "Down by Law" s'est penché sur les problèmes de l'être et de ses rapports avec autrui et reconnaît être obsédé par ce thème. La quête d'un bonheur incertain et fragile semble lier tous les personnages du jeune cinéaste américain. A la notion d'errance s'ajoute le road movie, cher à Jarmusch. La route et le bitume deviennent des lieux privilégiés où les individus se rencontrent, essayent de se connaître, tentent de s'aimer et parfois se déchirent. Ces anti-héros évoluent dans un monde qui a perdu sa réalité, même si les obstacles sont eux, bien réels.
La notion d'errance implique le voyage, qui lui-même implique la route, qui à son tour sous-entend l'espace. Pour errer, les personnages ont besoin d'espace, car c'est une forme de liberté. Cette liberté que réclame le vagabond, apparaît tout d'abord comme une revendication contestataire aux Etats-Unis avec la "beat" génération, puis, plus tard, comme un cri pour dénoncer l'"American way of life". Aujourd'hui, la politique et la critique des inégalités sociales laissent la place à un autre cinéma de l'errance, toujours aussi grave et profond, mais plus proche encore de l'individu dans ses rapports avec l'autre. De plus en plus intimiste, ce cinéma évacue l'histoire, l'anecdote et les personnages inutiles, pour arriver à la structure la plus simple, avec le moins d'éléments possibles. Les individus qui apparaissent à l'écran n'ont pas de passé, et leur futur se limite à attendre le lendemain. Ces anti-héros ne connaissent pas l'amour, et leurs amitiés sont inexistantes ou éphémères. Pour briser la continuité de la route, des étapes jalonnent le voyage. De snack bars en motels, les lieux se ressemblent et rappellent péniblement aux protagonistes ce pour quoi ils avaient fui.
L'errance a inspiré toute une iconographie, aussi bien picturale que photographique, dont la source inépuisable est l'Amérique. Il est curieux de remarquer à quel point la notion d'errance a donné naissance à un style propre. On peut l'inscrire comme un mouvement artistique à part entière, au même titre que l'expressionnisme ou le surréalisme. Cette tendance est d'autant plus à souligner qu'elle existe maintenant depuis plus de trente années. Pour expliquer ce phénomène, au-delà de la qualité du travail esthétique et de la recherche artistique déployée par les créateurs, c'est le sujet lui-même qui demeure d'actualité. La solitude, les problèmes d'intégration dans une société, l'étouffement urbain... sont toujours, et de plus en plus, des sujets d'actualité. Pour ces raisons, l'errance reste à l'affiche, et ses succès à travers la création artistique ne se comptent plus.
Le cow-boy solitaire ("I am a poor lonesome cow-boy" comme le chantait Lucky Luke) a été détrôné par le routard typique des années soixante-dix, puis enfin remplacé par le perdant des années quatre-vingt, plus difficilement discernable de la population que ses prédécesseurs. Le personnage errant d'aujourd'hui reste plus que jamais un marginal, mais rien ne le distingue d'autrui.
Il n'a plus les cheveux longs, ne tient pas de longs discours sur la bourgeoisie ou les droits civiques des Noirs et plus rien ne semble l'affecter. Avec le temps, il s'est forgé une carapace, construisant sa propre prison, pour devenir insensible à toutes les émotions et les agressions du monde extérieur.
Depuis quinze ans maintenant, ces individus hantent l'esprit de Jarmusch et peuplent ses oeuvres. Sa quête cinématographique de l'errance commence en 1980, avec un film méconnu en France, "Permanent Vacation". A travers l'errance new-yorkaise d'un jeune garçon, il fait un film sur la solitude et sur la folie : "Tout le monde est seul. C'est pour cela que je dérive. Les gens trouvent ça fou. Mais ça vaut mieux de croire qu'on n'est pas seul alors qu'on l'est, que de savoir qu'on est seul tout le temps. Il y a des gens qui peuvent se distraire avec des ambitions, des motivations dans leur travail, mais pas moi. Les gens comme moi, ils les croient fous. Tout le monde le croit. A cause de ma manière de vivre. Elle est peut-être risquée, mais c'est la seule que je connaisse." Jarmusch cultive l'image du héros solitaire, nomade, en totale rupture avec le monde réel. Après cette première oeuvre déconcertante sur le vide absolu, le réalisateur reprend le thème de la solitude et de l'errance, mais cette fois-ci, le spectateur fait partie du voyage. Alors que "Permanent Vacation" s'achevait avec le départ en bateau du personnage, "Stranger than Paradise" et "Down by Law" sont des récits de voyage et de balade. Avec "Mystery Train", il retrouve une errance plus circulaire où le trajet est en suspend le temps d'une pause. Les personnages sont entre deux voyages pour une étape.
Nous essaierons dans ce travail de définir les termes d'errance et plus précisément de road movie, notamment à travers l'œuvre de Jim Jarmusch, puis nous en dégagerons les structures et composantes essentielles dans la trilogie du cinéaste américain.



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