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DE L'ERRANCE AU ROAD MOVIE DANS L'ŒUVRE DE JIM JARMUSCH
par Stéphane BENAÏM


CONCLUSION

L'œuvre de Jim Jarmusch aborde les différents sujets du cinéma de l'errance et du road movie. Avec un style original, un cinéma parfois qualifié de "minimaliste", le réalisateur met en exergue les principales caractéristiques du cinéma de l'errance : l'éclatement du récit et du système narratif, la mise en place de héros déconnectés de la réalité, la marginalité, la solitude, l'hostilité du monde extérieur et les problèmes de communication entre les êtres. L'errance désigne aussi bien le "voyage immobile" que le voyage réel. C'est avec ce dernier que le road movie prend tout son sens. Ce terme, bien que difficilement traduisible en français, marque l'existence d'un genre cinématographique à part entière. Si le thème du voyage a été pressenti chez des réalisateurs tels que Wenders ou Angelopoulos, la notion de road movie demeure obscure, voir abstraite et peu expliquée dans la théorie du cinéma. Il serait arbitraire d'expliquer son évolution de façon chronologique, depuis son apparition aux Etats-Unis dans les années soixante, jusqu'à nos jours. On peut cependant faire la distinction entre le road movie de la génération "beat", et celui d'aujourd'hui. Les motivations ne sont plus les mêmes, et les personnages décrits ont changé.
Avec le road movie, le voyage n'est plus un moyen, il devient un but, une finalité. Le personnage doit voyager, ne pas se fixer, car l'absence de déplacement signifie la mort. Tous les moyens de locomotion sont valables. La moto, la voiture, la camionnette, le vélo, le bateau, l'avion, le train et la marche permettent au personnage un voyage continu et imposent à la caméra une mobilité très grande (panoramiques de 180° et 360°, travellings nombreux afin de suivre les véhicules ou les individus).
Le personnage errant et son parcours permettent de développer un cinéma "de poésie". La fluidité des enchaînements, la simplicité des gestes cachent un travail esthétique et une rigueur du cadrage. A l'inverse des héros "wendersiens", ceux de Jarmusch n'ont pas de passé. Le vécu n'influence aucunement le récit. Le réalisateur donne la primauté à l'instant. La balade allemande, présente chez Wenders ou Herzog, cède la place à la balade urbaine chez Jarmusch, qui privilégie les lieux quelconques. L'environnement devient une manifestation matérielle de la psychologie des personnages. Les voyages, les fuites en avant se transforment en une introspection du moi et dénoncent la complexité des rapports entre les individus. Le voyage n'a pas cette signification liée à la morale judéo-chrétienne. Il n'est pas question de mettre en avant un parcours ressemblant à un chemin de croix parsemé d'embûches, un parcours expiatoire. Jarmusch évoque le blocage moral qui rend difficile la communication. Les constructions urbaines et la nature constituent les éléments physiques de cette difficulté. Les relations sont d'autant plus complexes que les héros sont des êtres déracinés en quête de leur propre identité. Les lieux traversés sont hostiles et les villes semblent vidées de toute vie. Lorsque le vagabond s'arrête le temps d'une pause, les rencontres restent rares. La réalité du monde tend à disparaître. Une rupture s'est opérée entre la communauté et le personnage errant. Sa soif de liberté et d'espace le condamne à la solitude. Cependant, il a besoin de cet espace qui rend le voyage possible.
La fuite et l'errance existent déjà dans l'Ancien Testament (la fuite du peuple juif hors d'Egypte, qui erra pendant quarante ans dans le désert), dans l'Odyssée (l'errance d'Ulysse durant dix ans). Le voyage inspire de nombreux poètes et écrivains, Fénelon, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Cendrars, Chateaubriand. C'est un thème très ancien, décliné sous toutes ses formes : voyage réel, voyage rêvé, voyage comme fuite...
Dans un road movie, le but réel du voyage n'est pas l'arrivée, mais le voyage lui-même. La route s'étend à perte de vue, toutes les directions sont possibles. Le monde n'a plus de limites. Dans ce voyage sans fin, alors que les paysages se transforment, uniquement en apparence puisqu'ils renvoient toujours au même vide, les personnages ne changent pas. Les villes et les campagnes, les autoroutes et les voies ferrées, les gares et les entrepôts sont des lieux quelconques qui défilent au rythme de l'errance. Ces espaces fantomatiques témoignent du vide intérieur des héros, et le voyage physique s'oppose avec force à l'immobilité intérieure.
A travers le temps, le thème de l'errance a prouvé sa permanence, mais le cinéma lui a apporté non seulement son pouvoir de révélation, mais aussi le mouvement, indispensable à la balade.




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