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DE L'ERRANCE AU ROAD MOVIE DANS L'ŒUVRE DE JIM JARMUSCH
par Stéphane BENAÏM


3.2 Du noir et blanc à la couleur

Dans sa trilogie, les deux premières oeuvres sont en noir et blanc, la dernière est en couleur. Il y a là, bien évidemment, des choix esthétiques, mais aussi un désir de donner une couleur ou des valeurs appropriées à la tonalité de l'histoire ou du scénario.
On peut ainsi relever dans "Stranger than Paradise" des noirs saturés et des différences blanc-noir très contrastées. Jarmusch cherche dans ce déchirement à traduire le drame humain. La confrontation du clair et de l'obscur donne un pouvoir exacerbé au drame. Dans ce film, les trois protagonistes se retrouvent devant un lac gelé. Le blanc inonde l'écran, aucun signe ne permet de déterminer l'identification du lieu. Les silhouettes sombres des personnages se détachent de ce blanc envahissant. Les corps, filmés de dos, ressortent de cet ensemble. Chacun des personnages regarde dans une direction différente la blancheur qui s'étend à perte de vue. Eddie, Willie et Eva sont dans leur monde impénétrable. Ils ne se parlent pas, le vent glacial emplit l'espace sonore. Ces êtres cherchent à communiquer, à créer un lien entre eux, mais ils sont trop maladroits pour réussir à établir un contact. Les corps qui se distinguent de la neige mettent en évidence la profonde solitude qui habite chacun d'eux. "La lumière peut être dramatisée, elle s'y prête par nature" . La crudité qui résulte de cette opposition du noir et du blanc dénonce le drame de cette incommunicabilité. Selon Sternberg: "L'histoire de la lumière, c'est l'histoire de la vie" .
Pour "Down by Law", Jarmusch reconnaît avoir voulu éviter les trop riches couleurs de la Nouvelle Orléans : "Je voulais faire ce film en noir et blanc car la Nouvelle Orléans a une sorte d'atmosphère colorée que je ne voulais pas retrouver dans le film... J'ai toujours pensé à l'histoire en noir et blanc, je pense que la prison rend mieux ainsi, de même que la Nouvelle Orléans. Le marais est si riche en couleurs que je voulais trouver une luxuriance équivalente avec divers tons de gris plutôt qu'en vert et bleu."
Ce film, un peu plus optimiste que le premier, ne nécessite pas le même travail du noir et blanc (disparition du grain et des forts contrastes). Le ton de comédie et le "happy-end" laissent la place à une neutralité des gris. Les différentes tonalités de gris rendent à l'image une certaine opacité. Les blancs plâtreux, les dégradés de gris rendent à la luxuriance des marais une densité étouffante. Les trois compères de cette évasion évoluent entre une eau trouble dans les gris foncés, un ciel d'un blanc laiteux et une nature déclinant toutes sortes de gris anthracites. Face à une telle densité, la fuite devient difficile et les repères quasi inexistants. Le gris représente l'emprisonnement mais n'exclut pas la présence d'une échappatoire pour Zack, Jack et Roberto. Les diverses tonalités de gris se retrouvent également dans la cellule où sont enfermés les héros.
Avec "Mystery Train", Jarmusch retrouve la couleur, délaissée depuis "Permanent Vacation". Cette oeuvre, clôturant une trilogie, se devait d'apporter un traitement nouveau dans sa présentation, à défaut de changer les thèmes récurrents des trois films.
A l'inverse de "Stranger than Paradise" et de "Down by Law", Jarmusch préserve l'unité de lieu. Si le réalisateur délaisse le voyage et le road movie, il garde le thème de l'errance. Cette balade dans Memphis met en évidence le dépérissement de l'Amérique. Les héros se trouvent confrontés à une ville fantôme. Malgré la dominance de teintes chaudes, le rouge et l'orange, les couleurs désaturées restent pâles et sans contraste. Le monde apparaît plat, sans relief, donc impalpable. L'absence de volumes insistent sur l'aspect irréel de la ville vide.

 



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